La plume
C'était une oie, une oie blanche, celle qu'on appelait jadis, " l'oie des dimanches". Elle se dandinait dans la basse cour au milieu de ses soeurs sans se soucier du lendemain. Les jours ressemblaient aux jours. C'était une oie fort belle qui ignorait même qu'il existât
Noël.
De temps en temps, pour se faire remarquer ou chasser la volaille, elle écartait ses grandes ailes blanches et là,.. on pouvait voir au bout de son aile droite.... une plume. Oh! Somme toute, une plume de même nature et de même facture que les autres, mais celle là était.... GRISE. Et bizarrement, les jours de grands vents, alors que l'oie était affolée, que les plumes étaient dispersées, cette plume là prenait la bise. Elle vibrait et elle sifflait comme si elle y eut prit du plaisir. Réminiscence d'un lointain passé ou erreur de la génétique, c'était en fait une plume ...d'oie sauvage.
Un jour, un homme vint à la ferme. Il achetât l'oie, la tua, la pluma, et la mangea. Pour se faire quelque menue monnaie par ces temps difficiles, il vendit les plumes à un matelassier de Paris. L'artisan avec le duvet fit des édredons et donna les grandes rémiges à un de ses amis, libraire. Celui ci par un secret encore tenu de nos jours les traita pour en faire des plumes à écrire puis il les déposa fièrement sur un étagère de sa boutique.
Un jour, un jour d'été, je crois, un homme entra dans le magasin. Il était grand, sec,
vêtu de grandes bottes, chapeau haut de forme et redingote. Il dit au libraire: "Donnez moi dix plumes, DIX, comme les dix commandements!". Sa voix était si grave qu'elle impressionna le marchant qui s'empressa de le servir. Il prit au hasard dix plumes et lui les tendit. L'homme les observa puis fronça les sourcils.. l'une d'entre elles était grise. Il hésita un instant puis mit le paquet dans sa poche, paya et partit.
Sitôt arrivé chez lui et monta tout en haut sous le toit à son bureau. Par la fenêtre grande ouverte, on pouvait voir dans un grand ciel bleu passer des brigades
criardes d'hirondelles, et en dessous, sous un soleil brûlant, monter l'air chaud des toits de Paris.
L'homme accrocha au porte manteau le chapeau haut de forme et la redingote puis il sortit le paquet de plumes de la poche.
Il s'assit au bureau, tira un papier rude et rêche et prit une plume au hasard. Vous avez deviné.. ce fut la grise.
Il la testa sur un buvard. Elle ferait l'affaire. Pensif, il tapota un instant sur son front avec sa plume. Cet après midi, il avait eu une réunion très importante avec ses collègues et il fallait qu'il en fasse la synthèse.
Alors il se décida. Il approcha la plume de l'encrier, mais au moment même où la pointe allait toucher le liquide, celui ci se mit à tourner. Sa couleur virait, passant du noir au brun, puis
rougeâtre et vira carrément au rouge sang. Alors l'homme comprit que l'heure était venue. Il chargea la plume en encre et l'approcha du papier. Il commença par tracer un grand "L" majuscule qui crissa sur la feuille. Puis "ES" plus loin "H..O..M..M..E..S" , "N..A..I..S..S..E..N..T", ..Mais à l'instant où il allait écrire la suite, la plume se figea, restant immobile au dessus du papier. Bien qu'il eut un bras fort d'homme d'âge mur, bien qu'il n'eut à lever que le poids d'une plume, les lettres tout à coup prenaient le poids d'une enclume..: : LES MOTS LUI RESISTAIENT. Les mots pesant d'interdit, des mots lourds de tabous. Alors, une voix sinistre, autoritaire et lugubre lui dit à son oreille : "NON, TU NE L'ECRIRAS PAS!! CE MOT EST INTERDIT PAS LA LOI. INTERDIT PAS LES HOMMES DEPUIS DES GENERATIONS. Si tu l'écris, tu seras arrêté, jugé, condamné et exécuté. Il sentait comme une main froide qui tenait son poignet et tirait vers le bas. La sienne restait toujours tremblante et impuissante. Mais alors il sentit une autre main, petite et chaude qui vint prendre son bras et tirer vers le haut. Et une petite vois lui dit à l'oreille droite : "SI, FAIS LE, pour nous tous, fais le!!". C'était la voix d'un enfant, un enfant mort à la guerre. Puis une autre main vint s'y ajouter, c'était celle de sa mère morte de chagrin. Puis d'autres encore, d'ouvriers morts à l'usine, de mineurs morts à la mine, de commerçants, d'artisans, d'artistes, de soldats, de prisonniers, de mendiants. De l'autre côté, des mains froides s'étaient rajoutées, et la voix criait toujours: NON, NE LE FAIS PAS!!. Mais les mains des victimes sont plus nombreuses que les mains des bourreaux, à ce petit jeu là, les poids sont inégaux. Alors la main partit et traça sur la feuille dans un terrible effort un grand "L" comme une plume d'aigle...."I"...."B"...."R"... "E"... "S". "NON" hurlait la voix lugubre. Trop tard. Le mot était écrit. Alors fier de sa première victoire, l'homme en sueur rechargea la plume et rajouta "ET EGAUX EN DROITS"..La voix des ténèbres disparut dans un dernier hurlement. Alors, il souligna d'un trait rageur et s'écroula épuisé sur le bureau, renversant l'encrier qui dessina une tache de sang sur la feuille, coula sur le bois et sur le plancher.... Le calme revint sur la pièce, tandis que par la fenêtre, passaient encore des brigades
criardes d'hirondelles.
Au bout d'un instant, la plume qui était restée entre les doigts se pencha et vit les mots qu'elle venait d'écrire. LIBRES et EGAUX ?? Libres et égaux? Tiens, qu'est ce que ça pouvait bien vouloir dire? Soudain, une image revint à sa mémoire. Elle voyait en dessous d'elle défiler des campagnes, des rivières, des villes, des montagnes.....et à côté d'elle,...des oiseaux. Mais oui, bien sur, lorsqu'elle était encore une oie sauvage, bien qu'elles ne firent chacune que quelques kilos, leur union et leur liberté leur permettait de parcourir des continents entiers. Alors la plume comprit que son tour était venu. Elle se débattit pour sortir des doigts qui l'emprisonnaient, se rechargea en encre et sauta par la fenêtre. Elle tomba sur une place, au pied d'un arbre. En regardant en l'air, elle vit une affiche clouée sur le tronc et sur laquelle il était demandé que l'on dénonce les gens hostiles au roi. Alors, profitant d'un courant d'air, la plume s'éleva et passant devant l'affiche, elle inscrivit au sang :" Les hommes naissent libres et égaux en droit..". Puis le vent l'emporta à nouveau. Elle écrivit sa phrase au hasard sur le tablier d'un boucher, sur une maison, sur une calèche, sur une prison. Une bourrasque lui fit traverser le fleuve. Et elle continua ainsi à écrire partout. Mais pour un oiseau migrateur, qu'importent les distances. Elle parcouru des lieux et des lieux encore, traversant des régions inconnues. Elle arriva ainsi dans des pays étrangers sans s'en rendre compte car les oiseaux ne voient pas les frontières. Seuls les yeux des hommes voient ses limites inutiles. Là, elle
du apprendre à écrire autrement. Mais si la parole nécessite une langue, la Liberté se pense de la même façon dans tous les pays. Elle parcourut ainsi de nombreux pays, passa même sur d'autres continents jusqu'à ce que sa phrase entre dans les têtes et dans les coeurs.
Mais de cela, il y a bien longtemps. Aujourd'hui, on ne sait pas ce que le Plume est devenue.
Sûrement abattue par un chasseur. Mais ce n'est pas grave. Non, pas du tout, car depuis nous avons fait tant de
progrès. Nous avons le téléphone portable, la voiture, la télé, le magnétoscope, la parabole, la constitution, la législation sur le travail, la République.. bref, tout ce qui rend les gens heureux et épanouis et que n'avaient pas les gens d'avant. Pourtant, quand je voyage, quand je fais mon spectacle, je découvre des humains noyés dans le confort, certes, mais si je gratte un peu, je vois tant de détresse. Des gens qui ont perdu le goût de vivre, de se battre. Qui ont
perdu le goût de la fête, celui de la communauté, de la fraternité, de l'entraide. Je vois du gris, encore du gris. Même dans les belles maisons confortables, le gris du goudron, le gris du béton, le gris du veston, celui du pantalon et du gris dans le citron. Des gens dépressifs, divorcé, abandonnés. Alors je me demande ce que sera demain. Plus on prend en pouvoir, plus on perd en humain.
Certaines fois, moi-même je suis abattu. Tant d'énergie donnée pour tenter d'amener un peu d'animation, un peu de joie, ça m'épuise. Alors, j'ai besoin de me ressourcer, de prendre l'air. D'aller dans un endroit où l'homme n'a pas encore trop sali, dans la nature. Et là, je me dis que ce que je vois, c'est vrai, c'est authentique, pas trop trafiqué. Et je puise l'énergie des arbres. Mais parfois aussi, en me promenant dans la campagne, je m'arrête pour regarder les fermes, ces vieux bâtiment qui ont traversé les siècles, loin du tumulte et de la folie. Et certaines fois, mais très rarement, en m'approchant de la ferme, j'aperçois des oies, des oies blanches qui font comme si rien n'avait changé depuis des générations. Alors là, j'attends, j'attends longtemps pour voir si par hasard, l'une d'entre elle, en voulant se faire remarquer ou chasser la volaille, ouvrant ses grandes ailes blanches n'aurait pas au bout de son aile droite .............une PLUME GRISE.
A Giovanni
Gilles Septembre 2002